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Du miel aux épices d'Istanbul...

vendredi 13 juin 2008

Sésame, (r)ouvre toi

A cette heure matinale, j’arrive la première au bureau. En franchissant la porte, mon coeur bat comme un tambour du Ramadan. Je me rappelle de quelques exercices de respiration appris au yoga mais rien ne semble vouloir me calmer. J’ai pourtant imaginé cette scène des millions de fois…

En definitive, ce n’est pas bien sorcier, deux mots à prononcer et puis c’est tout, c’est fini. Comme dirait Mano Solo, "tout à une fin, c’est peut-être ça qui est bien…"

Mon Directeur arrive, je réponds à son bonjour, puis lui laisse le temps de boire un café. Ensuite, je prends mon courage à deux mains et lui demande s’il est disponible, j’ai quelque chose à vous dire, je rentre alors dans son bureau et prends place en face de lui.



Je le regarde droit dans les yeux :
Voilà, je… Je voulais vous faire part de ma démission.
Il me regarde l’air inquiet et demande : Démission ? Pourquoi ?
Disons que j’ai eu une proposition de travail qui correspond plus à mes aspirations, j’ai été débauchée.
Tu vas travailler chez qui ?
Pour une société anglaise.
Tu dois te rendre disponible quand ?
Et bien justement, je voulais vous voir au sujet de mon préavis.
Tu peux partir à la fin du mois si tu le souhaites puis il rajoute Je suis sincèrement très heureux pour toi.

Oui, j’en avais auparavant discuté avec lui plusieurs fois, je voulais que mes responsabilités évoluent, avoir de nouveaux challenges mais la situation n’a jamais vraiment évolué. Si j’habitais en France, tout aurait été différent. Il y a des contrats écrits, des lois sur lesquelles on peut se renseigner facilement, le chômage dans le pire des cas. Mais en Turquie, tout devient plus compliqué et plus aléatoire aussi. Si on quitte un travail, on se retrouve sans aucune ressource du jour au lendemain. Retrouver un poste ailleurs, oui c’est possible, mais avec un salaire et des horaires corrects, ce n’est vraiment pas évident, pas impossible non plus mais difficile pour nous, les étrangers.
Aussi, ici la vie professionnelle m’aura appris à pousser mes limites un peu plus loin, à supporter d’avantage, à être plus patiente aussi.

J’en avais entendu des histoires de mes copines au sujet de démissions, des réactions colériques de leurs patrons turcs, des tu prends tes affaires, tu t’en vas sur-le-champ. J’ai d’ailleurs eu plusieurs échanges mails avec mes amies avocates en amont pour connaitre mes droits ici au cas où cela se passerait mal.

Il y a cinq années, nous étions deux dans la société, à présent nous sommes 750 personnes. Je m’attendais au pire de cet entretien car mon Directeur ne se doutait pas de ma décision, et puis non, rien de tout cela, à croire que mon patron est un homme compréhensif, ou que mon départ est synonyme d'économie salariale pour la société, car je vaux deux fois plus cher qu'une employée turque.

Il m’a dit en conclusion J’espère que nous garderons contact. J’ai souri, avec cet enchaînement de mots simples, il venait de me faire un beau cadeau, celui de terminer ma période de préavis en toute sérénité et de quitter mon travail actuel sans amertume.



A présent, je peux tourner la page, et ne plus lire ces lignes où il était écrit que la reconnaissance professionnelle est quasi inexistante en Turquie, que tout est dit oralement donc qu’il est difficile d’obtenir ce qui vous a été promis, que la communication interne fonctionne mal, ou qu'une partie des salaires est payée cash donc parfois impayée, que j’ai pleuré le jour où l’on m’a annoncé que l’on ne pourrait peut-être pas me renouveler mon permis de travail.

Dans quelques semaines, quand j’aurai mon nouveau contrat en main, je ressentirai un réel soulagement. Des simples feuilles de papiers écrites dans ma langue maternelle me réouvriront les portes des avantages perdus : Sécurité sociale, mutuelle, Prud’hommes, longues semaines de congés payées, heures supplémentaires comptabilisées, retraite. Impôts aussi… (Je suis embauchée par la filiale française d’une société anglaise). Et puis, cerise sur le gâteau, des déplacements professionnels fréquents en France, qui me permettront de revoir plus souvent ma famille.
Une porte se ferme, une autre s'ouvre.

Je crois que devant ce sésame, je vais avoir du mal à me rappeler pourquoi j’ai, un jour, quitté mon pays…

mercredi 14 mai 2008

Neuf centimètres en trop

Une sortie comme celle-là, ça n’arrive qu’une fois dans l’année. Autant vous dire qu’il vaut mieux mettre en avant ses plus jolis attributs pour faire honneur à l’invitation de Monsieur.
Une belle robe, un peu de rose sur les joues et le tour est joué. Avant de partir, ne pas oublier un détail de mise, j’ai nommé le summum de la féminité : Des talons aiguilles. Me voilà donc perchée sur neuf centimètres - soit une hauteur encore raisonnable - prête à aller dîner en tête à tête avec mon amoureux, par une belle soirée de printemps. Mes souliers pointus sont confortables aussi j’accepte, avec plaisir, l'invitation à marcher un peu, afin de rejoindre le restaurant.



Une brise légère nous accompagne, alors que nous nous trouvons devant une petite côte un peu trop pentue. Je m’accroche au bras de mon gentleman afin de briguer un peu d’aide dans cette ascension difficile. Heureusement, cette dernière n’est pas longue et je finis déjà par apercevoir Istiklal Caddesi. Une avenue plate, exactement ce qu’il me faut pour marcher à mon aise. Arrivée sur la rue, je fais moins la fière. Entre pavés, rails du vieux tramway, foule, bouches d'égoût, du plat m’attend certes, mais du plat en relief. Par deux fois, à cause des trous urbains, je manque de me tordre la cheville ou de casser un des mes talons en deux. Je n’ai d’yeux que pour le sol et me concentre tant bien que mal sur ce parcours du combattant. Plus que 400 mètres à parcourir, il faut tenir bon… Et tenir droite !



Après 15 minutes à crapahuter, et une belle pente descendue à tous petits pas, j’arrive enfin dans ce restaurant qui vient d’ouvrir où Frédéric a fait une réservation pour deux. Je peux respirer tranquillement, et marcher avec aisance en pénétrant dans ce lieu où la vue est à couper le souffle. Mais soudain, je m’arrête net car j’aperçois devant moi du parquet. Pas de chance, les planches ne sont pas bien serrées et je me remémorre alors un épisode de l’été dernier, lorsqu’une jeune femme s’était coincée le talon en plein milieu d’un restaurant de l’île artificielle de Suada. Deux serveurs avaient dû l’aider, en lui tirant la jambe, pour la délivrer de son piège…
Non, pas question de vivre la même chose le soir de mon anniversaire ! Aussi, je rejoins notre table sur le pointe des pieds (je vous défie de faire la même chose perchée sur neuf centimètres).

Que celles qui arrivent à marcher en talons aiguilles toute une journée en arpentant les collines cabossées me jettent la première pierre. Grâce à mes talons hauts (qui ne sont prêts de ressortir du placard) j'ai enfin compris une chose existentielle le soir de mes trente et un ans : Istanbul a été construite par des hommes... Et pour les hommes.

Les dernières photos ont été prises dans le restaurant Topaz, où nous avons diné lundi soir. Un peu haut de gamme (les prix sont élevés), cuisine créative s'inspirant de quelques mets ottomans, le tout réalisé par un Chef Grec.

Topaz
Inönü Caddesi no 50
Gümüşsuyu - Istanbul
Tel : 212 249 10 01
www.topazistanbul.com

lundi 14 avril 2008

Psychanalyse des chauffeurs de taxi

Ils sont environ 18.000 à rouler jours et nuits sur le bitume d’Istanbul. Dans leurs voitures jaunes, les taksici (chauffeurs de taxi turcs) passent de longues heures, s’arrêtent dès qu’un piéton les héle et s’engorgent dans les bouchons infernaux. Jeunes ou bien retraités, moustachus ou mal rasés, habillés en costard-cravate ou en tee-shirt, mais qui se cachent derrière ces conducteurs? Freud aurait pu leur dédier un bouquin, dommage, il faut croire qu'il avait mieux à faire...



Le charmeur

Il est jeune et plutôt mignon, yeux de braise, regard malicieux. Il vous accueille avec bienveillance et vous observe tout le temps de la course dans son rétroviseur. Vous échangez quelques sourires complices, vous vous laissez charmer et oubliez le monde autour de vous. Il met un peu de musique pop comme pour mieux vous bercer. Puis, au bout de 10 minutes, quand vous reprenez vos esprits et que vous jetez un coup d’oeil au compteur, puis au paysage vous vous rendez compte qu’il y a quelque chose qui cloche. Et dire que sentiez que le coup de foudre n’était pas loin... C’est finalement le tonnerre qui vous guette ! Le chauffeur a fait un gros détour et la course va coûter trois fois plus que d’habitude. Vous rouspétez mais il s’excuse gentillement et vous explique, en prenant un air désolé, qu’il débute dans le métier. Il est tellement charmant que vous le pardonnez… Tout en vous faisant plumer.

Le fan de Michael schumarer

On raconte qu’il y a quelques années, le permis de conduire pouvait s’acheter en Turquie. Ce chauffeur devait sûrement faire parti du groupe. Depuis que la F1 est arrivée à Tuzla, ce chauffeur s'imagine en Michael Schumarer. Il démarre en trombe, accélère, décélère, slalome entre les voitures. A quoi servent les panneaux de signalisation ? Il vous répondra qu’ils ont seulement un but décoratif. Un passant traverse la rue, il fonce droit sur lui. Le feu passe au rouge ? Aucune différence. Pas de bol, il n’y pas de ceinture à l’arrière. Vous êtes propulsés de gauche à droite, puis de droite à gauche. Vous êtes crispés, vous serrez la machoire et les fesses tout en récitant vos dernières prières en faisant appel à tous les dieux qui vous passent par la tête. Finalement, vous arrivez à votre rendez-vous beaucoup plus tôt que prévu. Mais de quoi vous plaignez-vous puisque vous êtes en avance et, plus important, toujours en vie...

Le professeur

Justement vous pensiez perdre votre temps quand vous êtes montés dans ce taxi. Et le temps de nos jours : C’est précieux. Le taksici le sait d’ailleurs très bien, c’est pourquoi il a décidé de vous donner une leçon de turc. Soyez attentifs et retenez bien l’instruction qui va suivre. L’homme n’arrête pas de déglutir des nouveaux mots. Tiens, c’est bizarre, ce mot là, vous ne l’avez jamais entendu dans vos leçons de turc. Et celui-ci non plus. Vous regardez le chauffeur dans le rétroviseur et face à la couleur rouge-bleutée de son visage et aux gestes qu’il fait, vous en déduisez qu’il est plutôt nerveux. Cinq minutes à écouter ses proliférations, sa haine envers son prochain et vous voilà parfaitement bilingues en argot turc. Mais que se passe-t-il soudain ? Il donne un grand coup de frein et sort de son véhicule en trombe pour cogner sur un autre conducteur. Il ne manquait plus que ça, un cours d’art martial ! Il vaut mieux quitter la salle de classe avant qu'il ne soit trop tard... La prochaine fois, envisagez plutôt de prendre le bus.

Le bon père de famille

Moustachu, un peu enveloppé, cet homme là est une crème. Il sourit, vous montre les photos de ses deux enfants qui sont accrochées à portée de main. Il vous dit que l’un est en FAC, l’autre encore au lycée. Il vous parle de son épouse, de la maison qu’il a achetée à la campagne pour ses vieux jours. Il a de l’or dans les yeux quand il parle de sa famille. Son taxi est un veritable cocon où l’on se sent comme dans une bulle ouatée. Quand il s’arrête enfin pour vous faire descendre, vous regrettez d’être déjà arrivés à destination, mais il vous tend alors sa carte de visite. Cet homme ne le sait pas encore mais il a trouvé du boulot pour les vingt années à venir...

Le bavard

A peine assis sur la banquette arrière qu’il vous inonde d’un flot de paroles. Pourtant, il a bien vu que vous ne comprenez pas du tout ce qu’il vous dit, que vous êtes étrangers. Il arrête son véhicule et vous demande de monter devant. Pour parler c’est plus pratique. Il continue et veut vous faire prendre part à la conversation en laissant quelques blancs de temps en temps afin que vous en placiez une ou deux. Votre vocabulaire se réduit à “Hum” “oh” “hum hum” “tamam” avec quelques signes des yeux et de la tête. Si ça se trouve, il vous dit que les français sont tous stupides et prétentieux. Vous acquiescez encore. Il vous aura tellement saoulé que vous écourtez la course. Entre un moulin à paroles et quinze minutes de marche supplémentaire, le choix est vite fait...

Le collectionneur

Son véhicule ressemble à un musée, il y a des objets partout. On n’échappe pas au chien kitch en plastique qui remue tout seul la tête, aux néons bleus, à la boite en peau de léopard qui renferme un paquet de Kleenex, au ballon de foot miniature accroché au rétroviseur. Vous avez en quelques minutes un échantillon de ce à quoi ressemble son intérieur. Il y a tant à regarder qu’on ne s’ennuie pas le temps de la course. Son véhicule est en lui même un objet de collection. Il ne reste plus qu'à espérer que vous n'allez pas payer l'entrée de son musée ambulant en supplément du reste...

lundi 7 avril 2008

Kahve-ofis

Un après-midi de libre en semaine ? Un temps couvert dehors ? Envie d’aller voir quelques amis ? Sauf que zut, tout le monde est au boulot...
Que faire alors pour ne pas pléricliter sous le poids de la solitude ? Une seule solution : Rendre visite à ceux qui travaillent ! Dans les bureaux turcs, vous serez toujours bien reçus, le thé coulera à flot et les minutes que l’on pourra vous consacrer ne seront jamais comptées.


Café du quartier de Cihangir

En Turquie, quand un bureau est petit, on parle de butik-ofis, quand il est calme de meditasyon-ofis, aussi j’ai tout naturellement inventé le concept de kahve-ofis. Ne rigolez pas, vous n’imaginez même pas le nombre d’amis de mon patron ou de ses associés qui passent juste pour boire un verre. Sans rendez-vous et sans gêne, ils s’imposent. Parfois, ils passent même à l’heure de l’apéro ou du goûter les mains chargées de börek ou de baklava. Beaucoup de turcs finissent leurs journées de travail tard pour une seule et unique raison : les amis. Ces derniers sont comme des mantes religieuses, ils dévorent les minutes que vous pourrez passer à travailler, sans complexe. Et quand les discussions commencent, il n’y a plus de limites, les invités surprises peuvent rester des heures, parfois sans rien faire, justement parce qu’ils sont au chaud et qu’ils n’ont rien d’autre au programme. Les mettre dehors ? Non, impossible, honte à vous d’y avoir pensé ! L’invité tout comme le client est roi, même si ce dernier s'incruste…



Il n’y pas si longtemps de cela, un de ces faux clients-imposteurs m’a demandé un cappuccino, j’ai eu envie de lui rétorquer qu’ils en servaient de très bons au café d’en bas… et lui ai quand même servi un jus de chaussette (nescafé) dans nos plus belles tasses.

Il est vrai que si votre bureau se situe dans un coin perdu, vous serez les plus chanceux. Si par contre votre office est dans un quartier agréable, assurez vous d’embaucher quelqu’un qui tiendra la buvette, sinon vous passerez plus de temps dans la cuisine que dans votre bureau !

jeudi 3 avril 2008

Tête de turc

Je me demande, aujourd’hui encore, comment se fait-il que mes parents ne m’aient pas ramenée de force en France après toutes les horreurs qu’ils ont pu entendre à propos de la Turquie. J’avoue, j’avais pourtant fait fort à un moment en vivant dans une ville où je ne connaissais pratiquement personne, où je parlais à peine la langue du pays et en ayant un petit ami turc musulman...



Quand ma maman disait que sa fille vivait en Turquie, certaines personnes s’ébahissaient et la questionnaient naïvement : “Mais elle n’a pas peur ?” “Elle vit avec un turc ? Moi j’ai une amie qui était mariée avec un turc et ce dernier la battait….” Quant à mon père, on lui parlait des trafiquants de drogue, du port du voile forcé, et je ne sais plus trop quoi encore.

Des préjugés, des images de Midnight Express encrées dans la tête de tous les étrangers, des femmes turques voilées au journal TV, des convictions non fondées, des imbroglios depuis le 11 septembre : Tout ceci véhicule malheureusement une mauvaise image de la Turquie. Pourtant, ceux qui se sont déjà rendus ici savent très bien que la Turquie ne se résume pas qu’à cela. C’est aussi un peuple hospitalier, des églises qui côtoient des mosquées, des jeunes filles courtement vêtues qui se balladent dans la rue librement, des paradoxes à chaque coin de rue, ATATÜRK, l’attachement d’un people pour son pays et ses valeurs, des gens qui travaillent humblement sans pour autant se plaindre, des familles (trop) protectrices, des amitiés soudées...



J’ai conscience qu’Istanbul est une grande ville qui ne reflète pas forcément les mentalités extramuros, et que tout n’est pas idyllique non plus, comme partout ailleurs. Je n’ai jamais fait de tour dans les prisons aussi je ne pourrais vous dire ce qu’il s’y passe, je ne connais pas le nombre de femmes battues ou violées car tout comme les chiffres du SIDA, ce sont des chiffres noirs, qu’on cache. Je connais aussi l’article 301 qui menace la liberté d’expression et qui m’oblige parfois à faire de l’auto-censure sur ce blog. Rien n’est parfait, il y a beaucoup de choses à améliorer, mais n’est-ce pas le cas de la France ? Des Etats-Unis ? De l’Europe toute entière ?

Je reçois certains jours des emails où l’on me demande s’il est prudent d’emmener ses enfants à Istanbul, si c’est une ville d’insécurité. Et vous savez-quoi ? J'ai plutôt envie d'en pleurer que d'en rire.

Quand j’ai mis pour la première fois mes pieds en Turquie, je ne connaissais rien du pays. Je n’avais personne dans mon entourage qui y était allé. Je suis donc arrivée en "terrain neutre", et ce que je pense aujourd'hui de la Turquie ne m’a pas été inculqué par quiconque mais au contraire enseigné par ma propre expérience. J'ai posé mes valises en Turquie, parce qu’ici, je me sens bien, les gens sont polis, les jeunes se lèvent pour céder leur place dans le bus, on ne laisse jamais un touriste perdu regarder sa carte bien longtemps, on vous ramène les téléphones portables quand on les oublie dans un bus ou dans un taxi, la police est respectée, on ne voit pas beaucoup de gens qui dorment sous les ponts, on vous proposera toujours l’hospitalité, en cas de soucis vous pourrez compter sur des gens que vous connaissez à peine.



Je m'arrête là, la liste risquerait d'être longue...
Ce qui m'attriste le plus, c'est de savoir que les destructeurs de la Turquie n'ont, pour la plupart, jamais mis les pieds ici. Ils pensent que leur science infuse les autorise à fustiger un peuple qui ne demande qu'à être compris, qu'à être accepté.
Apprendre à aimer l'autre avec ses qualités, ses défauts et ses démons, ne devrait-il pas, pourtant, être le but d'une vie ?

vendredi 29 février 2008

Tout marche rien ne fonctionne

En Turquie, tout marche rien ne fonctionne. Ou peut-être est-ce l'inverse ? Voilà une expression inventée par Frédéric qui résume à merveille toutes ces petites anomalies quotidiennes. J’essaie de comprendre pourquoi les choses sont ainsi ici, mais après six années d’interrogation, l’énigme reste entière. Faut-il penser que l’abus de rakı en est la seule cause ? Ou bien faut-il parler de différences culturelles ? En attendant de trouver une réponse au pourquoi du comment, il faut se contenter de vivre avec...


Il fallait bien caser la mosquée... Ou l'immeuble ?!

Ainsi, en pénétrant dans mon appartement le soir, je dois tout d’abord m’allonger devant le palier de l’immeuble et raper mes coudes sur le sol afin d’y insérer la clé, car la serrure de la porte d’entrée ne se trouve pas à mi-hauteur mais tout en bas à gauche de la porte. Bref, si je ne m’étale pas de tout mon long par terre, alors c’est le torticolis qui m’attend à coup sûr. Une fois les étages montés, je rentre dans mon appartement et c’est le noir complet qui m’accueille. Il faut que je traverse la pièce afin de trouver l’interrupteur. Allez savoir pourquoi il se trouve à 10 kilomètres de la porte d’entrée, mystère. On rentre dans l’appartement par la porte, pas par les fenêtres : Le propriétaire de notre appartement aurait dû mettre l’électricien au courant, si ce n’est pas un comble tout ça ! Dans la chambre d’amis, il y a une prise électrique placée en bas derrière la porte, le seul endroit de la pièce trop étroit pour y glisser une lampe...
Quant à la prise de téléphone, elle se situe sur un mur certes, mais en hauteur (à 2 mètres). Pour l’atteindre, montez sur une échelle, composez le numéro de la main gauche, tenez le combiné de la main droite et surtout ne lachez pas l’échelle ! Comment ça vous n’avez pas trois bras ? Moi non plus... Ma famille comprendra pourquoi nous n’avons pas de ligne fixe à la maison, c’est une question de vie ou de mort.


Photo prise ce matin même dans le bus. Au premier plan, une affiche interdisant l'utilisation des téléphones portables et derrière (sur les poignées pour s'accrocher), de la pub pour télécharger des mélodies sur son portable.

Il y a des choses qui me dépassent, je ne dois pas avoir l’esprit assez tordu pour comprendre les us et les coutumes locaux. Je conçois seulement pourquoi les turcs sont maîtres en matière de copies car imaginez si, sur la même logique énumérée auparavant, ils devaient concevoir une voiture ? L’essuie-glace à l’intérieur du véhicule, le frein à main sur le capot, le coffre sous le siège avant.

Partant du principe que tout problème a une solution, les difficultés sont traitées à l’envers. On fait les choses sans trop se poser de question puis on voit. En cas de problème, on improvise. Ainsi, les rues sont continuellement en travaux à Istanbul. Un jour on pave, le lendemain on dépave pour installer des cables sous-terrains et le sur-lendemain on repave. Un jour on construit un immeuble et on finit la façade avec de belles mosaïques, un mois plus tard on se rend compte qu’on a oublié les trous pour les cables Tv et on est obligé de faire emboutir la belle façade neuve pour y faire des trous. N’aurait-on pas pu y penser avant ? Comme le dirait un de mes amis turcs, en France on pense six mois puis on réalise les travaux en quelques jours. En Turquie, on réalise les travaux en quelques jours puis on passe six mois voir plus à essayer de résoudre tous les problèmes.

En Turquie tout marche rien ne fonctionne. Toutes les villes sont alimentées en eau et en électricité mais les coupures sont fréquentes. A la maison, comme tous les turcs, nous avons toujours des bougies et des grosses bouteilles d’eau à portée de main. Quand l’eau est coupée et que vous êtes en train de pétrir une pâte à tarte les mains pleines de farine, ça peut servir !

Tout fonctionne sur cette base très orientale voir un peu anarchique. La dernière fois un ami m’a raconté que dans le quartier d’Etiler, ils ont changé le sens de la circulation sur une route dans la nuit sans prévenir personne. Le lendemain, de nombreux incidents se sont produits. Ils ont alors rechangé le sens de la circulation en provoquant de nouveaux accidents.
Quand vous faites le constat de ces petites anomalies illogiques, les turcs vous répondent « İşte, burası türkiye » (Et oui, c’est la Turquie ici). Que voulez-vous ensuite répondre à une remarque aussi pertinente ? Finalement, c'est sûrement grâce à cet illogisme, qui nous fait sourire des dizaines de fois par jour, qu'on s'attache beaucoup (trop) à ce pays.

mercredi 20 février 2008

Chroniques neigeuses

La neige à Istanbul, c’est comme une histoire d’amour.
Tout commence par une rencontre surprise, les débuts sont excitants, on s’avance vers l’inconnu. Dans la réalité, ça se traduit par : Oh les flocons tombent, que c’est beau, Hé ! regarde le Bosphore, Wahou, il faut absolument prendre une photo, etc.
Ensuite, la routine s’installe et ce qui était merveilleux au début commence à sortir de son écrin mirobolant. Nous prononçons alors des phrases du genre : Ah, non, il neige encore aujourd'hui, ou bien : Ça va être la galère pour aller travailler ou encore : J’ai les pieds gelés !
Et puis arrive la zizanie dans cette belle relation amoureuse. On sature, on n’en peut plus, on rêve de liberté et d’exotisme... On sort dans la rue, et, afin d’éviter un gros bloc de neige ou un stalactite prêts à nous tomber sur la tête, on fait un pas de trop et c’est la chute garantie le nez dans la neige grise. Le temps de la rupture est arrivé.



Après avoir savouré trois jours de neige, quand il a fallu que je descende ma rue hier à la tombée de la nuit, j'en suis arrivée tout naturellement à ce stade final qu'est la désunion. Le matin pourtant, c’était si réjouissant de sortir de mon immeuble et de découvrir une rue enneigée, puis quel bonheur d’entendre la neige se froisser sous chacun de mes pas. Le soir, la même rue en pente ne m’a plus du tout fait le même effet, la magie était rompue. Istanbul étant construite sur 7 collines, ça fait combien de rues inclinées selon vous ? Beaucoup trop ! Avant d’attaquer la pente, les deux mains encombrées de sacs remplis de courses alimentaires, il m'a fallu définir de toute urgence une stratégie de descente :
  1. Marcher sur le trottoir de gauche mais c’est du marbre ultra glissant,
  2. Marcher au milieu de la rue mais deux voitures y sont bloquées,
  3. Marcher sur le trottoir de droite, recouvert d’une énorme couche de glace.


J'ai finalement décidé de dévaler ma rue en zygzaguant de droite à gauche et de gauche à droite. Il fallait aussi composer avec les gens que je croisais. Je patinais, je glissais et je tâchais tant bien que mal de garder mon équilibre. Mais soudain, mes semelles de chaussures ont dérapé, j'ai réalisé quelques acrobaties chinoises pour tenter de me remettre droite mais ce fût la dégringolade. Bing bang boum, me voilà à terre, les fesses sur le sol glacé. Au passage j’ai entraîné avec moi, dans ma chute, un passant qui marchait à côté (il fallait bien que je m'accroche à quelque chose). Mon sac de légumes s’est étalé par terre, mes tomates et mes poireaux ont roulé jusqu’en bas de la rue. L’homme s'est redressé en m’envoyant un regard de marbre. Quel comportement adopter ? J'étais 100 % fautive.
  1. Soit je m’excusais en français ou en anglais, mais cet homme risquait de détester les étrangers sur plusieurs générations,
  2. Soit je lui adressais des excuses en turc, mais cet homme allait maudire toutes les femmes de son foyer le soir venant,
  3. Soit je partais en courant, mais un sprint sur la neige était-il possible ?


Je lui ai juste adressé un sourire de chien meurtri, l’homme s'est éloigné heureusement sans qu'un son ne sorte de sa bouche. J'ai ramassé mes sacs à provisions vides et j'ai continué ma descente endiablée. Arrivée devant la porte de mon immeuble, j'ai encore failli finir les quatre fers en l'air en ramassant mes légumes tant le sol était glissant.

Istanbul sous la neige est comme une histoire d’amour hollywoodienne à succès : suspense, action, cascades, passion, rancoeur, tout y est. Une histoire d’amour qui aurait comme épilogue :
Istanbul je t’aime... Et je te hais.

mercredi 13 février 2008

Sans pudibonderie

- Je mange un concombre, je m'excuse car j'ai faim : Je suis au régime.
Le chauffeur venait de m'adresser la parole tout sourire, alors qu'il grignotait son légume vert, quelques minutes avant de démarrer son bus. L'oeil amusé, j'étais prête à entendre la suite, car je me doutais bien que de me retrouver seule dans un bus de 60 places avec un homme turc et 30 minutes de trajet devant moi allait entraîner une vague d'échanges verbaux et grammaticaux.
J'essayais de deviner la question qui allait suivre. Ici, c'est souvent un enchaînement classique ; j’aurai sûrement le droit à Vous êtes d'où ? ou bien peut-être : Vous vivez en France ou en Turquie ? Hum, et pourquoi pas : Vous êtes en couple ? Il est turc ? Ou bien encore : Dans quel secteur travaillez-vous ? Au lieu de cela, le chauffeur me dit :
- A votre avis, j'ai besoin de perdre combien de kilos pour être bien ?
- Euh, un, deux... Répondis-je surprise.
- Non plus, me rétorqua-il en rigolant, devant autant de courtoisie française.
Ensuite les questions classiques suivirent à mon grand soulagement, ma théorie venait d'être encore une fois vérifée. Je répondis dans l'ordre : Française, en Turquie, oui, non français, construction navale.



Ensuite, il m'a raconté sa vie, sur fond de musique remixée de la Mer Noire. Je l'écoutais amusée me relater ses déboires amoureux, la jeune fille qui ne voulait pas de lui, son travail, et plusieurs fois il m'invita à donner mon avis. Croyez-vous qu'il me draguait ? Tout bon français vous dirait que oui. Tout bon turc vous dirait que non. Tout bon français vivant en Turquie vous dirait que les turcs parlent souvent sans pudeur. Non pas qu'ils vous accostent dans la rue sans arrêt, mais quand la promiscuité est de mise, ils sont capables de parler de la pluie et du beau temps autant que de leurs problèmes conjugaux.

Dernièrement, je dînais au restaurant avec des connaissances professionnelles. La jeune femme en face de moi commanda une petite salade de rien du tout. Le serveur lui conseilla alors quelques plats supplémentaires. Elle lui dit sans détour en faisant profiter la table entière : Je suis au régime. Il me semble que notre nature occidentale nous pousserait à dire : Je n'ai pas très faim plutôt que de faire partager à de purs inconnus nos choix diététiques. Un peu plus tard à table, elle me parlait de ses problèmes de menstruations comme si nous étions deux vieilles amies...



Ce manque de pudeur syntaxique me met souvent mal à l’aise. Quand vous n'y êtes pas habitués, ça choque un peu au début. D’autant plus qu’ici on prend tous les raccourcis. Ainsi, on peut entendre de vagues connaissances qui vous saluent dire sans aucune gêne : T'as pas grossi toi ? Même si on le pense tout haut, on le dit souvent tout bas en France, en se gardant d'être bienséant, question d'éducation, de politesse. Ici, non, on vous balance cela sans préavis comme on vous balancerait un uppercut en pleine mâchoire. Un dialogue où la pudibonderie perd le match par K.O. face à l'honnêteté.

Et dire qu’au temps de Byzance, on aimait la rhétorique... L’art de l’éloquence grecque aurait-il été remplacé par l’art de l’impudence turque ?

mercredi 6 février 2008

Grands enfants

Pour eux c’est un jeu, pour moi c’est un vrai cauchemar. Je les vois se courir les uns après les autres à toute vitesse, lever la main en l’air comme s’ils allaient se donner une herculéenne claque ottomane (osmanlı tokatı), ou encore se rouler par terre avec antipathie. Je m’arrête en plein milieu de la rue et les observe longuement, mes cinq doigts sur mon téléphone portable, toujours prête à sonner l’alerte au cas où ça tournerait mal. Mon corps se crispe, mon regard se focalise sur cette scène quasi-meurtrière.

Et puis comme par miracle arrive le premier signe de paix. Un des gaillards qui racle son blouson sur le bitume se met à sourire, ses comparses rigolent. Fin de l’acte II, la comédie bouffonne est terminée. Tout le monde se relève sans les applaudissements, il ne s’agissait que d’un jeu stupide et absurde...

Ainsi, les hommes turcs jouent la comédie sans arrêt, poussent des cris abominables et se fustigent pour rire. Ils passent leur temps à se taquiner, à se taper, à se pousser. Les hommes ici se font des farces dignes de Benny HILL, du matin jusqu’au soir et nous mordons trop facilement à l’hameçon. Ils mériteraient l’oscar masculin du meilleur acteur.


Vendeur de Pamuk Şekeri (barbe à papa)

Observez-les dans la rue et vous verrez en face de vous de grands enfants. C’est peut-être, finalement, ce qui fait leur force : Une partie d’eux a refusé de grandir. La cour d’école est incommensurable, elle se situe quelque part sous un arrêt de bus, ou bien sur le pont de Galata auprès des pêcheurs ou encore dans le local de votre épicier. Grâce à leurs galéjades, ils extériorisent tous leurs soucis. Une fois la pseudo-rixe terminée et les sourires retrouvés, leur vie d’adulte semble plus sereine. Ils se transforment alors en de bons pères de famille, en chauffeurs de taxi, en cadre supérieur ou en vendeurs de parapluies.

Ainsi, malgré les frayeurs qu’ils me font à chaque fois, je les pardonne volontiers. Je préfère les voir se bastonner comme deux frères avec sentimentalisme plutôt que de les voir se plaindre toute la sainte journée...

vendredi 11 janvier 2008

Vache à lait

Je pense très sérieusement coudre une poupée vadoue dans laquelle je planterai sans complexe une vingtaine d’aiguilles. Je lui mettrais une blouse verte et une fraise dans la main. Elle ressemblerait à mon dentiste...



On oublie souvent de le dire, mais la plus grande difficulté quand on s’expatrie n’est pas d’apprendre la langue mais de trouver de bons médecins. Des praticiens avisés en qui vous pouvez avoir confiance et qui parlent une langue étrangère : Tout un carnet d’adresses à refaire.

A chaque fois que je passe la porte d’un médecin en Turquie (ce qui arrive très rarement heureusement), j’ai toujours peur de la suite des événements. Non pas qu’ici les médecins soient mauvais, ils sont aussi diplômés qu’en France et sont très compétents, mais le fait est qu’ils nous voient comme des vaches à lait : Etrangers, par ici la monnaie !
Vous l’ignoriez ? Lisez donc la suite....

Une fois, je me suis réveillée avec un oeil au beurre blanc, un oeil gonflé comme si j’avais pris trois punchs en pleine figure mais sans les bleus bien sûr. Je ne savais pas où aller. Des amis turcs me conseillent une clinique spécialisée pour les yeux. Je m’y rends et un médecin me reçoit rapidement. Il m’examine et me fait passer tout un tas de tests (tension des yeux, etc) avec des grosses machines. Je commence à me dire que ça a l’air grave vu tout ce que l’on me fait subir. Après une heure d’examens poussés, le verdict tombe :
- C’est de l’eczéma, passez juste un peu de pommade Mademoiselle.
Inutile de vous dire que l’addition fût salée. Oui, j’ai une protection sociale ici (CFE) mais je précise que je dois avancer tous mes frais avant d’être remboursée.

J’ai poussé mi-décembre la porte d’un cabinet de dentistes pour une molaire cassée. Après l’examen de ma radio dentaire, le dentiste a pris un air grave, il m’a expliqué qu’il fallait m’arracher mes 4 dents de sagesse, enlever 3 dents pour faire un bridge car ma dent était perdue.
- Vous ne pouvez pas m'arracher que la dent cassée Mr le dentiste ?
- Hayır, olmaz ! (non impossible) me répondit-il.
7 dents arrachées au total, à 30 ans ça fait mal. Je lui ai demandé s’il collectionnait les molaires. Heureusement avec ses outils dans ma bouche, il n’a pas compris mon commentaire humoristique qui ressemblait fort à un borborygme. Il voulait commencer les soins tout de suite, j’ai refusé prétextant partir en France rapidement et j’ai demandé une facture proforma (chose qu’il faut toujours faire en Turquie avant d’avoir des surprises à la caisse !). Je suis sortie avec la mine déconfite voyant le prix que ça allait me coûter. J’étais complétement anéantie. A ce prix là, autant m’arracher les dents moi-même avec un fil autour d’une poignée de porte !

Heureusement, ayant toujours mes dents du fond, j’ai pris la sagesse de demander conseil auprès de ma famille en France. Le dentiste de mon père a été formel : On ne fait plus des bridges depuis longtemps, il vaut mieux un implant. Pas besoin non plus d’arracher des dents de sagesse si elles ne sont pas de travers et si elles ne sont pas douloureuses.



De retour sur Istanbul après les fêtes de fin d'année, je vais donc voir un autre dentiste car l’histoire ne s’arrête pas là : Deux avis valent mieux qu’un. L’homme qui me reçoit est très gentil, il m’a été recommandé par une amie. Il me dit qu’il peut me faire un implant et qu’il faut arracher 2 dents de sagesse. Je lui demande une facture proforma. Il semble surpris mais la réalise à la main, et tout en le voyant pianoter sur sa machine à calculer, je vois la note s’allonger. Je ressors du cabinet avec une facture encore plus elevée que la première alors qu’elle comprend deux fois moins de soins. Le soir, grosse déprime, j’en ai marre qu’on me prenne pour une vache à lait. Sous pretexte que je suis étrangère, ils en déduisent que j’ai les poches pleines. Ici les médecins vous poussent à la consommation, ils doivent avoir des belles primes des sociétés pharmaceutiques et des cliniques.

Saviez-vous que la plupart des femmes accouchent sous césarienne en Turquie ? C’est sûr, moins de risque pour le bébé, mais c’est surtout facturé comme une opération chirurgicale alors qu’un accouchement normal non !
Un petit rhume : Paf, sous antibiotique. En Turquie, essayez de chercher un ostéopathe ou un homéopathe... Alors qu’en France on essaie de moins médicamenter les patients, d’utiliser des méthodes naturelles et saines, ici c’est l’inverse. La santé est un véritable business. Pour le moindre petit bobo, on sort son bistouri.

Mais revenons à nos molaires si vous le voulez bien. Qui choisir ? Un dentiste malhonnête ou un dentiste avide d’argent ?



Je décide donc d’aller voir un autre spécialiste. Vous connaissez le proverbe : Jamais deux sans trois. C’est une femme, recommandée par un ami une fois de plus. Son approche est complétement différente. D’entrée elle m’explique les soins qu’il faut apporter et me demande de la mettre en contact avec mon dentiste français. Elle pense que je veux me faire soigner là-bas. Elle me donne une version totalement aux antipodes des deux dentistes que j’avais rencontrés. Elle ne parle pas de mes dents de sagesse. En ce qui concerne les soins, la durée d’attente, la médication, tout est différent. Quand elle me donne ses tarifs, je suis prête à lui sauter au cou, mais je m’abstiens. Elle aura en compensation mon sourire, celui que j’avais perdu en broutant dans les prairies verdoyantes de ses collégues turcs.

Toutes les photos ont été prises dans la région de la Mer Noire

jeudi 3 janvier 2008

Déconnectée

Il est tout juste 10 heures du matin quand je rentre dans le premier magasin que je trouve ouvert. Je pousse la porte et une vendeuse m’accueille avec le sourire, je lui formule un “merhaba” énergique. Elle écarquille les yeux et fait mine de ne pas comprendre. Je rougis, baisse la tête et poursuis mon chemin. Un peu plus loin, je reconnais un son familier. Derrière moi, deux jeunes femmes discutent. Je me retourne, par automatisme, puis je les dévisage, non pas parce qu’elle parlent bruyamment mais parce que je me dis que je les connais peut-être. La langue qu’elles parlent m’est familière : C’est ma langue maternelle. Mais quoi de plus naturel me direz-vous que d’entendre parler français quand on foule le sol parisien...



Pour ma première matinée passée en France, je multiplie les gaffes et les réflexes d’expatriée. Je me crois encore à Istanbul et m’étonne de tout ce qui m’était pourtant tellement familier. Je m’extasie devant de belles endives blanches, ça fait tellement longtemps que je n’en ai pas vues sur les étalages des produits frais. Je parle turc quand il faut parler français. Je passe trois heures aux caisses en retournant chaque pièce d’euro pour savoir quelle est sa valeur. Tout m’est coutumier et pourtant, tout me semble étranger. Je traverse la rue en dehors des passages cloutés ou encore quand le feu est rouge. Je trouve la ville de Paris bien trop organisée : Les boulevards et les trottoirs sont si grands, les immeubles semblent être en si bon état. Rien à voir avec la capitale culturelle de la Turquie.

Comme ordinairement pendant la période de noël, lors de mon séjour en France, j’attrape les premiers microbes qui trainent. Fatigue, changement d’alimentation, je me sens complétement à plat alors que d’habitude je regorge d’énergie. Revenir en France me procure une impression bizarre. De la joie (de retrouver ma famille, mes amis et mon pays) mêlée à une incommodité. L’impression qu’un de mes cables est déconnecté.



Quelques jours plus tard, dans le vol retour, je suis triste de m’éloigner des gens que j’aime mais heureuse de retrouver Istanbul que j’aperçois déjà par le hublot. C’est si bon de retrouver son petit nid douillé, ses affaires, mais c’est moins agréable de défaire les valises, de faire tourner les machines, de découvrir les factures à régler.
Entre fatigue, trouble et euphorie, j’oublie cependant un détail d’envergure : Celui qui consiste à changer l’heure. Le décalage horaire entre le France et la Turquie n’est pas très important mais il peut tout de même vous faire rater l’avion qui devait vous permettre de réveillonner dans le Sud-Est de la Turquie en se levant une heure trop tard.

Remettre ses pendules à l’heure, en voilà un bel euphémisme finalement pour décrire ce que vit chaque expatrié quand il rentre au pays. D’ailleurs, quand je parle de “rentrer au pays” je m‘interroge. S’agit-il pour moi de rentrer en France, ou bien en Turquie ?

Les photos qui illustrent ce billet proviennent de deux expositions que j'ai visitées à Paris : "Christian LACROIX, Histoires de mode" au musée des arts décoratifs et "Zoé-Zoé, femmes du monde" de Titouan LAMAZOU.

jeudi 13 décembre 2007

Prix coûtant... ou prix changeant ?

Adopter une culture qui n’est pas la notre n’est pas toujours évident. Autant par moment on s’étonne de pouvoir faire certaines choses, autant parfois c’est plutôt l’inverse, on sait ce qu’il faut faire, on sait que c’est la coutume du pays mais notre mentalité française nous rattrape à grand pas. Et finalement, on a beau vouloir et essayer, notre entreprise achoppe à chaque fois.

En ce qui me concerne, s’il y a bien quelque chose que j’ai du mal à faire en Turquie, c’est négocier les prix. Je paie pratiquement toujours au prix coûtant, sauf quand Fred est à mes côtés et qu’il m’explique pour la centième fois ce que représente un acte de vente ici.


Ancien billet turc

En Turquie, il faut oublier notre côté français : celui qui prescrit que l'on doit payer ce qui est écrit sur l’étiquette. Ici, tous les prix se négocient, sauf dans de rares cas tels que dans les grands magasins internationaux, les cafés, les restaurants, les supermarchés, les cinémas, pour les places de concert... Dans une boutique, arrivé aux caisses, il faut toujours demander Nakit, ne kadar ? (combien ça coûte si je paie en cash?). Et hop, le prix baisse de 10 % si on ne tend pas sa carte bleue. Mais ça, c’est facile, je le demande toujours.

Par contre, quand il s’agit d’acheter un objet quelconque dans une petite boutique, c’est beaucoup moins évident. Et quand j’achète quelque chose au grand bazar, je ne négocie que quand je juge que le prix est trop haut.
N’oublions pas qu’en Turquie, l’acte de vente est avant tout une rencontre, un échange. La preuve : on vous offre souvent en premier le thé, on prend le temps de vous connaître et si vous n’achetez rien, vous ne partirez pas en ennemi, les vendeurs n’en seront pas pour autant aigris ou rancuniers.


Cette oeuvre est exposée au musée d'art moderne de Tophane

Malheureusement, je suis trop gentille. Quand j'achète un bouquet de fleurs à une marchande ambulante ou un souvenir à un petit papi, j’achète souvent au prix coûtant, je déteste négocier les prix. Pourtant ce week-end à la pâtisserie, la dame devant moi ne s’est pas gênée pour parlementer avec le vendeur concernant le prix de sa boîte de petits-fours. Au fond de moi-même, je pense "je ne suis pas à un ou deux YTL* près", "la pauvre, elle a sûrement toute une famille à nourrir...” Je me sens coupable de faire baisser le prix. Je n'y éprouve aucun plaisir à la différence de certains.

Mon côté français et magnanime me perdra, car un YTL par ci, plus un YTL par là, ça permet de faire quelques petites économies à chaque fin de mois...

YTL : Yeni Türk Lirası = La nouvelle monnaie turque

mardi 4 décembre 2007

La poupée de Michel POLNAREFF n’était pas turque

Vous connaissez sûrement cet air connu “c’est une poupée qui fait non non non...”. Je ne sais pas de quelle poupée Michel POLNAREFF parlait, en tout cas, ce ne devait pas être une poupée fabriquée en Turquie.


Poupées de Cappadoce

S’il y a bien une petite manie propre aux turcs qui hérisse parfois mes poils à 90 degrés, c’est ce oui incessant, perpétuel qui sort de la bouche des gens. Evet comme on dit ici.
Exemple : Vous êtes dans la rue, en retard à un rendez-vous, impossible de trouver l'endroit marqué sur la carte de visite. Vous accélérez le pas, et demandez à un passant votre route.
- Vous connaissez la rue güzelbahçe ?
- Evet, hum... C’est plus bas, la première à droite.
Un peu plus loin, vous pensez être arrivé mais vous n’êtes pas dans la bonne rue. Vous demandez à une autre passant :
- Vous connaissez..?
- Evet, je crois que c’est....
Les turcs n’aiment pas dire non. Il est chimérique qu’ils vous disent : Désolé, achète-toi un GPS. Ils veulent tellement vous aider qu’un non serez une trahison à leurs traditions ancestrales. Leur sens de l’hospitalité est en lui même une antithése à la négation.
Deuxième exemple : Vous attendez un usta (= plombier, artisan, menuisier..) à la maison. Le mot qu’il ne faut pas prononcer devant moi sous peine de pulsion meurtrière. Il y a une fuite dans votre cuisine, vous appelez d’urgence le plombier. Il est aimable, vous écoute, et quand vous lui demandez : Vous pouvez venir rapidement ? Il vous répond Oui. Ouf, sauvée.
- Quand ?
- Dans une heure.
Deux heures plus tard, pas l’ombre de Mario Bros dans votre cuisine, vous le rappelez.
- Vous êtes où là, je vous attends...
- Désolé, j’ai du retard.
- Vous allez venir ce soir ou non ?
- Oui, je vais venir.
- Quand ?
- Dans une heure.
Toujours rien au bout de deux heures, vous le rappelez. Il vous dit qu’il arrive, il est proche. Trois heure plus tard, il est déjà 22h, il sonne enfin à votre porte.
- A cette heure là, je ne peux rien faire, je n’ai pas mon matériel, je vais faire trop de bruit en plus.
- Vous pouvez revenir demain ?”
- Oui, pas de problème.
- Très bien, je vous attendrais. (Ai-je bien le choix ?)
Et c’est finalement au bout d’une semaine que votre fuite sera réparée...

Les turcs aiment dire oui. Même lors des demandes en mariage, les hommes acceptent le café que leur apporte leur future épouse alors qu’ils savent très bien qu’elle l’aura préparé avec trois cuillères à soupe de sel.


Epicerie de galata

Un jour, je me suis rendue dans une épicerie, j’y ai fait quelques courses. Arrivée devant le bakkal (épicier), je lui tends un gros billet. Il n’a pas la monnaie. Il me dit alors : Ce n’est pas grave, tu me paieras demain. Je ne le connaissais ni d’éve ni d’adam et voilà que je ressortais sans payer de son échoppe les mains pleines. Bien sûr, je suis retournée le payer le lendemain et je ne suis même pas tombée sur lui. Son associé n’était pas au courant de mes dettes...

Moralité : Il vaut mieux prononcer un non franc, qu'un oui incertain. Et comme dirait Pythagore : Les deux mots les plus brefs et les plus anciens, oui et non, sont ceux qui exigent le plus de réflexion.

vendredi 23 novembre 2007

Sucuk et sang chaud

Ce matin, alors que j’étais plongée dans la lecture de “Relax : Le pouvoir de l’humour pour vaincre le stress”, une grosse voix a brisé ma concentration et j'ai sursauté alors que j'étais assise au fond du bus. Un homme planté à quelques mètres de moi, debout dans l’autobus, a commencé à sermonner le chauffeur. Bien sûr, le bus était plein, alors cet homme a crié de plus belle afin de se faire entendre dans ce brouhaha.

Page 110 : “Apprenez à vous détendre, Laisser tomber certaines choses”.

- "Chauffeur, qu’est-ce que tu attends là ?! Mais démarre !! ”.
L’homme semblait déjà sorti de ses gongs, parce que le chauffeur attendait que tous les gens soient montés dans le bus pour redémarrer. Il n’allait quand même pas fermer ses portes brusquement en tranchant les gens comme des rondelles de sucuk (sorte de chorizo turc). Avec son pardessus en cuir et son mètre quatre vingt, il a fait don à tout le bus de sa voix colérique. Quel bonheur de bon matin de se faire crier dans les oreilles. J’adore ça, pas vous ?


Boutique de sucuk, miel et pastirma

Page 114 : “Si vous agissez comme un martyr, vous devez être honnête avec vous-même. Un martyr déprime tout un bureau, un groupe social ou une famille.”

Plus le bus attendait (que quelques minutes en fait), plus l’homme s’époumonait. Il s’est ensuite produit l’irrévocable, le chauffeur a répondu à cette boule de nerf ambulante. Erreur fatale, début des hostilités.
N’oublions pas qu’en Turquie plus qu’ailleurs, les hommes ont leur honneur et le sang chaud. Très chaud. Une voiture qui démarre trop tard au feu vert, un petit coup de frein malheureux, une attente un peu trop longue et c’est tout de suite la catastrophe. En un quart de tour, les hommes s’excitent, ils veulent prouver leur virilité et sauver leur fierté. Et hop, on s’arrête dans la rue, on sort de la voiture, les gros mots proliférent, les coups de poing volent dans les airs. La castagne trouve chaque jour de nouveaux adeptes en Turquie… Et pas seulement dans le clan des hommes, certaines femmes sont en effet pires que ces messieurs pour se crêper le chignon.

Page 54 : “La vie devient insupportablement stressante quand vous portez des jugements erronés sur le monde qui vous entoure.”

Mais revenons à notre martyr du matin. Il a continué son monologue, en traitant le chauffeur d’Aptal (nigaud) et d’autres petits noms d’oiseaux tout aussi charmants. Le chauffeur a répondu bien sûr de l’autre côté du bus, alors que le grand type musclé criait “Bakma, Bakma” (ne me regarde pas) ! Et ne pouvant plus retenir son acrimonie, il s’est avancé en direction du chauffeur, il voulait lui refaire le portrait sans aucun doute, mais heureusement que la foule l’a stoppé net dans son élan dévastateur. Puisqu’il ne s’arrêtait pas de réciter des injures, certaines personnes lui ont fait signe de la mettre en veilleuse et le monstre s’en est alors pris aux personnes qui l’entouraient. J’étais sur le point de crier “sus ya yeter” ("sousse" : tais toi, "yétér" : ça suffit) et de lui envoyer mon livre sur le stress en pleine figure mais je n'en fis rien.

Page 116 : Quand le pression est trop grande, respirer doucement, fermez les yeux et imaginez un ciel bleu.

Heureusement, pas de blessés dans l’autobus, l’homme est finalement descendu à son arrêt.

Des scènes comme ça, j’en ai vu plein depuis que je vis en Turquie. Les gens font sans arrêt des commentaires à voix haute. Un jour, c’est au sujet de l’augmentation des tickets de bus, un autre c’est parce que la voiture de devant a freiné brusquement. La colère monte vite, les turcs démarrent au quart de tour. Heureusement que dès qu’un incident arrive, les gens interviennent rapidement et séparent les énergumènes qui se matraquent aux yeux de tout le monde dans la rue.

Bref, gérer son stress n’est pas à la portée de tout le monde ici. Heureusement qu’en Turquie il n’y a pratiquement pas de grève, sinon je crois les hôpitaux connaîtraient un pic énorme de fréquentation !

vendredi 9 novembre 2007

Force de vente

Ma famille est dans la vente depuis plusieurs générations. Aussi, depuis que je suis petite, j'ai baignée dans cette atmosphère de soldes, d'ouverture-fermeture des magasins, accueil des clients, prospection, etc. Moi qui pensais connaître toutes les combines pour faire vendre, je me suis rendue compte - une fois débarquée en Turquie - que j’avais encore beaucoup de choses à apprendre ! Tous ceux qui ont mis les pieds dans une boutique à Istanbul, en dehors du Grand Bazar, savent de quoi je parle. Il existe ici une force de vente interne aux méthodes particulières... Après avoir passé le seuil de la porte et reçu les traditionnels mots de bienvenu, un vendeur (ou une vendeuse) vient se coller à vous comme une sangsue.



Cette personne vous suit partout dans le magasin sans rien dire. Elle vous observe tout simplement et reste là au cas ou vous auriez besoin d’elle. Quand vous avez les bras chargés, elle vous débarrasse gentiment. Quand vous ne faites que regarder les vêtements ou les objets qui se présentent à vous, la vendeuse ou le vendeur remplace votre ombre, en s’immobilisant à vos côtés. Parfois, je lève la tête, fixe ce véritable crampon et rigole mais rien n’y fait, elle reste là à vous regarder en machant son chewing-gum.

De temps en temps, alors que vous avez terminé d’éplucher les présentoirs et que vous voulez vous déplacer dans le magasin, la vendeuse vous toise sans tanguer. Du coup, elle se retrouve nez à nez avec vous et vous bouche carrément le passage. Un mur s'est bâti devant vous, elle ne bougera pas d'un pouce. Mademoiselle, vous n'êtes pas invible vous savez..., Hum, en turc ça se dit comment ça déjà ?! J’essaie parfois de les semer dans la boutique en marchant à travers les rayons à folle allure. Elles doivent me prendre pour une névrosée.
Le pire, c’est quand ils sont deux inoccupés dans le magasin. Ils vous encadrent et vous vous sentez pris au piège comme avant un placage sur un terrain de rugby. La plupart du temps, quand une vendeuse me colle de trop près, je sors de la boutique. J'ai tout essayé pour m'en débarrasser, rien ne marche !
Si encore elle vous disait “bonjour Mademoiselle, si vous cherchez quelque chose, je reste à votre disposition”. Mais les vendeurs ou vendeuses ne vous posent aucune question. Ils deviennent de vraies statues et vous talonnent comme un chien fidèle, en se positionnant à moins d'un mètre de vous.

Pour faire du shopping tranquille en Turquie, contrairement à la France, il vaut donc mieux fréquenter les boutiques à des heures d’affluence quand tous les vendeurs sont occupés dans le magasin. Sinon, vous risquez d'être un peu surpris par cette technique particulière et un peu emcombrante qui vous empêche de faire du shopping tranquille. L'hospitalité a tout de même quelques limites...

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