vendredi 13 juin 2008
Sésame, (r)ouvre toi
Par Marie-France, vendredi 13 juin 2008 à 10:06 :: Mes moments épicés
En definitive, ce n’est pas bien sorcier, deux mots à prononcer et puis c’est tout, c’est fini. Comme dirait Mano Solo, "tout à une fin, c’est peut-être ça qui est bien…"
Mon Directeur arrive, je réponds à son bonjour, puis lui laisse le temps de boire un café. Ensuite, je prends mon courage à deux mains et lui demande s’il est disponible, j’ai quelque chose à vous dire, je rentre alors dans son bureau et prends place en face de lui.
Je le regarde droit dans les yeux :
Voilà, je… Je voulais vous faire part de ma démission.
Il me regarde l’air inquiet et demande : Démission ? Pourquoi ?
Disons que j’ai eu une proposition de travail qui correspond plus à mes aspirations, j’ai été débauchée.
Tu vas travailler chez qui ?
Pour une société anglaise.
Tu dois te rendre disponible quand ?
Et bien justement, je voulais vous voir au sujet de mon préavis.
Tu peux partir à la fin du mois si tu le souhaites puis il rajoute Je suis sincèrement très heureux pour toi.
Oui, j’en avais auparavant discuté avec lui plusieurs fois, je voulais que mes responsabilités évoluent, avoir de nouveaux challenges mais la situation n’a jamais vraiment évolué. Si j’habitais en France, tout aurait été différent. Il y a des contrats écrits, des lois sur lesquelles on peut se renseigner facilement, le chômage dans le pire des cas. Mais en Turquie, tout devient plus compliqué et plus aléatoire aussi. Si on quitte un travail, on se retrouve sans aucune ressource du jour au lendemain. Retrouver un poste ailleurs, oui c’est possible, mais avec un salaire et des horaires corrects, ce n’est vraiment pas évident, pas impossible non plus mais difficile pour nous, les étrangers.
Aussi, ici la vie professionnelle m’aura appris à pousser mes limites un peu plus loin, à supporter d’avantage, à être plus patiente aussi.
J’en avais entendu des histoires de mes copines au sujet de démissions, des réactions colériques de leurs patrons turcs, des tu prends tes affaires, tu t’en vas sur-le-champ. J’ai d’ailleurs eu plusieurs échanges mails avec mes amies avocates en amont pour connaitre mes droits ici au cas où cela se passerait mal.
Il y a cinq années, nous étions deux dans la société, à présent nous sommes 750 personnes. Je m’attendais au pire de cet entretien car mon Directeur ne se doutait pas de ma décision, et puis non, rien de tout cela, à croire que mon patron est un homme compréhensif, ou que mon départ est synonyme d'économie salariale pour la société, car je vaux deux fois plus cher qu'une employée turque.
Il m’a dit en conclusion J’espère que nous garderons contact. J’ai souri, avec cet enchaînement de mots simples, il venait de me faire un beau cadeau, celui de terminer ma période de préavis en toute sérénité et de quitter mon travail actuel sans amertume.
A présent, je peux tourner la page, et ne plus lire ces lignes où il était écrit que la reconnaissance professionnelle est quasi inexistante en Turquie, que tout est dit oralement donc qu’il est difficile d’obtenir ce qui vous a été promis, que la communication interne fonctionne mal, ou qu'une partie des salaires est payée cash donc parfois impayée, que j’ai pleuré le jour où l’on m’a annoncé que l’on ne pourrait peut-être pas me renouveler mon permis de travail.
Dans quelques semaines, quand j’aurai mon nouveau contrat en main, je ressentirai un réel soulagement. Des simples feuilles de papiers écrites dans ma langue maternelle me réouvriront les portes des avantages perdus : Sécurité sociale, mutuelle, Prud’hommes, longues semaines de congés payées, heures supplémentaires comptabilisées, retraite. Impôts aussi… (Je suis embauchée par la filiale française d’une société anglaise). Et puis, cerise sur le gâteau, des déplacements professionnels fréquents en France, qui me permettront de revoir plus souvent ma famille.
Une porte se ferme, une autre s'ouvre.
Je crois que devant ce sésame, je vais avoir du mal à me rappeler pourquoi j’ai, un jour, quitté mon pays…
