Ils sont environ 18.000 à rouler jours et nuits sur le bitume d’Istanbul. Dans leurs voitures jaunes, les taksici (chauffeurs de taxi turcs) passent de longues heures, s’arrêtent dès qu’un piéton les héle et s’engorgent dans les bouchons infernaux. Jeunes ou bien retraités, moustachus ou mal rasés, habillés en costard-cravate ou en tee-shirt, mais qui se cachent derrière ces conducteurs? Freud aurait pu leur dédier un bouquin, dommage, il faut croire qu'il avait mieux à faire...



Le charmeur

Il est jeune et plutôt mignon, yeux de braise, regard malicieux. Il vous accueille avec bienveillance et vous observe tout le temps de la course dans son rétroviseur. Vous échangez quelques sourires complices, vous vous laissez charmer et oubliez le monde autour de vous. Il met un peu de musique pop comme pour mieux vous bercer. Puis, au bout de 10 minutes, quand vous reprenez vos esprits et que vous jetez un coup d’oeil au compteur, puis au paysage vous vous rendez compte qu’il y a quelque chose qui cloche. Et dire que sentiez que le coup de foudre n’était pas loin... C’est finalement le tonnerre qui vous guette ! Le chauffeur a fait un gros détour et la course va coûter trois fois plus que d’habitude. Vous rouspétez mais il s’excuse gentillement et vous explique, en prenant un air désolé, qu’il débute dans le métier. Il est tellement charmant que vous le pardonnez… Tout en vous faisant plumer.

Le fan de Michael schumarer

On raconte qu’il y a quelques années, le permis de conduire pouvait s’acheter en Turquie. Ce chauffeur devait sûrement faire parti du groupe. Depuis que la F1 est arrivée à Tuzla, ce chauffeur s'imagine en Michael Schumarer. Il démarre en trombe, accélère, décélère, slalome entre les voitures. A quoi servent les panneaux de signalisation ? Il vous répondra qu’ils ont seulement un but décoratif. Un passant traverse la rue, il fonce droit sur lui. Le feu passe au rouge ? Aucune différence. Pas de bol, il n’y pas de ceinture à l’arrière. Vous êtes propulsés de gauche à droite, puis de droite à gauche. Vous êtes crispés, vous serrez la machoire et les fesses tout en récitant vos dernières prières en faisant appel à tous les dieux qui vous passent par la tête. Finalement, vous arrivez à votre rendez-vous beaucoup plus tôt que prévu. Mais de quoi vous plaignez-vous puisque vous êtes en avance et, plus important, toujours en vie...

Le professeur

Justement vous pensiez perdre votre temps quand vous êtes montés dans ce taxi. Et le temps de nos jours : C’est précieux. Le taksici le sait d’ailleurs très bien, c’est pourquoi il a décidé de vous donner une leçon de turc. Soyez attentifs et retenez bien l’instruction qui va suivre. L’homme n’arrête pas de déglutir des nouveaux mots. Tiens, c’est bizarre, ce mot là, vous ne l’avez jamais entendu dans vos leçons de turc. Et celui-ci non plus. Vous regardez le chauffeur dans le rétroviseur et face à la couleur rouge-bleutée de son visage et aux gestes qu’il fait, vous en déduisez qu’il est plutôt nerveux. Cinq minutes à écouter ses proliférations, sa haine envers son prochain et vous voilà parfaitement bilingues en argot turc. Mais que se passe-t-il soudain ? Il donne un grand coup de frein et sort de son véhicule en trombe pour cogner sur un autre conducteur. Il ne manquait plus que ça, un cours d’art martial ! Il vaut mieux quitter la salle de classe avant qu'il ne soit trop tard... La prochaine fois, envisagez plutôt de prendre le bus.

Le bon père de famille

Moustachu, un peu enveloppé, cet homme là est une crème. Il sourit, vous montre les photos de ses deux enfants qui sont accrochées à portée de main. Il vous dit que l’un est en FAC, l’autre encore au lycée. Il vous parle de son épouse, de la maison qu’il a achetée à la campagne pour ses vieux jours. Il a de l’or dans les yeux quand il parle de sa famille. Son taxi est un veritable cocon où l’on se sent comme dans une bulle ouatée. Quand il s’arrête enfin pour vous faire descendre, vous regrettez d’être déjà arrivés à destination, mais il vous tend alors sa carte de visite. Cet homme ne le sait pas encore mais il a trouvé du boulot pour les vingt années à venir...

Le bavard

A peine assis sur la banquette arrière qu’il vous inonde d’un flot de paroles. Pourtant, il a bien vu que vous ne comprenez pas du tout ce qu’il vous dit, que vous êtes étrangers. Il arrête son véhicule et vous demande de monter devant. Pour parler c’est plus pratique. Il continue et veut vous faire prendre part à la conversation en laissant quelques blancs de temps en temps afin que vous en placiez une ou deux. Votre vocabulaire se réduit à “Hum” “oh” “hum hum” “tamam” avec quelques signes des yeux et de la tête. Si ça se trouve, il vous dit que les français sont tous stupides et prétentieux. Vous acquiescez encore. Il vous aura tellement saoulé que vous écourtez la course. Entre un moulin à paroles et quinze minutes de marche supplémentaire, le choix est vite fait...

Le collectionneur

Son véhicule ressemble à un musée, il y a des objets partout. On n’échappe pas au chien kitch en plastique qui remue tout seul la tête, aux néons bleus, à la boite en peau de léopard qui renferme un paquet de Kleenex, au ballon de foot miniature accroché au rétroviseur. Vous avez en quelques minutes un échantillon de ce à quoi ressemble son intérieur. Il y a tant à regarder qu’on ne s’ennuie pas le temps de la course. Son véhicule est en lui même un objet de collection. Il ne reste plus qu'à espérer que vous n'allez pas payer l'entrée de son musée ambulant en supplément du reste...