Il arrive certains soirs où je ne parle le turc que sous la torture, je n’arrive plus à aligner trois mots. Mon cerveau est fatigué d’opérer ce mécanisme linguistique qui consiste à inverser les règles de la grammaire française, à penser comme un turc, donc à ne pas traduire mot à mot du français au turc. Cependant, même quand je dois puiser au fond de mes neurones, je suis heureuse que ma langue maternelle ne soit pas celle qui soit parlée autour de moi actuellement.
J’aimerais parfois ne jamais avoir entendu parler le français et arriver sur l’hexagone comme pousserait une herbe verte sous la Tour Eiffel. J’aurais alors le recul nécessaire pour pouvoir juger la langue de Molière, et affirmer si c’est une jolie langue à l’écoute ou non.



En Turquie, voilà un de mes plaisirs sonores intarissables. Je me souviens encore de la première fois où des sons turcs sont arrivés jusqu’à mes deux oreilles. J’étais alors âgée de 22 ans et j’ai pensé que cette langue était très jolie, agréable. j’ai trouvé qu’elle ressemblait au portugais, avec des che, des a et o partout. Ainsi, on aura beau me traiter ici de tous les noms d’oiseaux et de m’agonir des pires injures, ces mots ne seront toujours pour moi que des mots, que des syllabes et des voyelles qui carillonnent en dansant la farandole.

Prenons par exemple la locution kapa çeneni (kapa tchénéni). N’est-ce pas une jolie expression remplie d’exotisme ? A l’oreille, ça sonne plutôt bien, c’est même rigolo. Pourtant la signification en est tout autre, cela signifie ferme-la ! Je vais me permettre d’être un peu vulgaire à présent, en considérant cette fois le mot orospu. A prononcer Orospou. C’est plutôt doux comme son, ça a même une résonnance slave. Pourtant, en Turquie, ça veut dire putain.



Je dois avoir l’esprit un peu obtus car quel bonheur de trouver autant de poésie dans des insultes ! Les gros mots turcs ne resteront à jamais pour moi que des jolis mots, sans aucune réelle signification, même si ces derniers sont prononcés avec haine et aversion. De ce fait, quand j’insulte quelqu’un ici, je le fais toujours en français, peu importe si la personne en face de moi ne comprend rien. Quand la colère est là, je passe en mode automatique, le français surabonde de ma bouche comme le Bosphore se déverse dans la Mer Noire.

Et quant aux vrais mots doux, ceux qui permettent de décrire des sentiments profonds, ben seni seviyorum (bén séni séviyoroum) ne vaudra jamais, acoustiquement parlant, un simple je t’aime. Heureusement que les peuples - depuis la nuit des temps - disposent d'un langage universel pour se comprendre sans se parler : le langage du coeur.