Si on m’avait dit un jour que j’allais devoir apprendre le turc…
Pourtant, cela fait 5 ans que je le parle (et que je l'écris). J’ai eu la chance et la disponibilité aussi de commencer par des cours particuliers (pendant 9 mois). C’est idéal pour apprendre toutes les bases et revenir sur des points que l’on ne comprend pas. Puis ma prof
Başak est devenue ma meilleure amie alors les cours devenaient difficiles car on passait notre temps à faire des
dedikodu (commérages) au lieu de travailler sérieusement ! La suite s’apprend avec la lecture et la pratique quotidienne. Je ne suis pas encore capable de lire des romans d’
Orhan PAMUK, mais d’ici dix ans on en reparlera ;-)
Quoiqu’il en soit, les grandes questions que tous les étrangers se posent quand ils ont decidé de vivre en Turquie sont :
Apprendre le turc est-il indispensable ?
Est-ce une langue compliquée ?
Je répondrais que c'est une langue différente, mais très logique. En fait, on est vraiment débutant quand on commence à apprendre cette langue agglutinante construite à base de suffixes. On ne comprend vraiment rien, pas comme l’italien ou l’espagnol. L’apprentissage du turc dépend bien sûr de votre motivation et du temps que vous avez à lui consacrer. Après des journées de boulot bien chargées, difficile de se concentrer 3 heures de plus avec un groupe d’élèves dans les écoles privées.
Cependant, les récompenses et les encouragements arrivent vite. Il est rare que les turcs vous reprennent sur votre prononciation comme le font les Anglophones. On se ravit à vous écouter.
Vous parlez vraiment bien le turc, bravo ! est une phrase que l’on entend dès les premières semaines de son apprentissage.
Les turcs aiment parler, et nous on aime les écouter.
Peut-on vivre en Turquie sans parler le turc ? Au lieu de vous donner directement mon avis, je préfère vous livrer quelques anecdotes personnelles. A vous ensuite de faire votre choix…
Le jour où je ne parlais pas encore le turc
- Je fais mes courses au supermarché. Chose vraiment banale me direz vous. Sauf que voilà, tout est écrit en turc et quand les paquets sont opaques, pas toujours évident de savoir ce qu'ils contiennent. Besoin d’un flacon de shampoing ? Cheveux secs, cheveux gras, cheveux bouclés ? Zut, je n'y comprends rien et aucune photos sur l'emballage en plus. Lequel je prends ? Je retourne le flacon : tout est écrit en turc ou en grec. Super. J'achète au pif une marque que je ne connais même pas. Heureusement, je ne suis pas revenue à la maison avec une bouteille de décolorant. Quoique le blond, ça doit bien m’aller non ?!
- Un matin au bureau le téléphone sonne. Normalement, ce téléphone là, je n'y touche pas. Il est posé sur le bureau de mon patron et est relié directement à la banque. Mon patron s'en sert pour boursicoter. Il n'est pas là, le téléphone sonne et resonne. Je prends mon courage à deux mains et décroche. Au bout du fil un homme qui parle vite, j'essaie de lui faire comprendre avec mes 3 mots de turc que mon Directeur est absent. Pas moyen de l'arrêter. J'entends alors des chiffres, des numéros, des dollars, je crois reconnaitre en turc "Je vends ?" Sueurs froides. Je n'ose plus parler, si jamais je dis une bêtise en turc, l'homme serait-il capable de vendre des actions de mon patron sous mes faux ordres ? J'avoue qu'en matière de bourse, je n'y connais rien. Puis comme par miracle, l'homme se met à me parler en français, c'est un ami de mon patron, il me faisait une blague. Mais pourquoi ai-je donc subitement perdu mon sens de l'humour ?!?!
Le jour où parler le turc m'a évité quelques gros problèmes
- Un dimanche matin, deux policiers sonnent chez moi à 10 heures. Ils insistent lourdement et se mettent à frapper à la porte (bien sûr je n’ai pas ouvert tout de suite, il a bien fallu que j’enlève ma nuisette afin d’enfiler une tenue plus adéquate). Puis, après m’être convaincue qu'ils n’étaient pas des brigands déguisés en policier, au bout de 5 minutes (les filles sont longues à se préparer), je décide enfin de leur ouvrir, ils ne parlent pas anglais et sont déjà très énervés. Ils tiennent dans leurs mains un gros bloc de feuilles. Ils me disent que ce sont des plaintes contre mon propriétaire, qui a déclaré vivre dans l’appartement qu’il me loue. Les policiers me demandent où il se cache. Ils sont prêts à m’embarquer au poste pour complicité scélérate. Heureusement, je leur explique en turc que je loue l’appart et que je n'ai pas de nouvelles de mon proprio depuis des mois. Avec mes cheveux en bataille et mon petit accent russe (oui quand je parle le turc, on me dit souvent que j’ai un accent russe) je finis par les amadouer. Les rats quittent le navire mais sans moi. Ouf.
- Entretien d’embauche. C’était une annonce pour un poste en relation avec l’Union Européenne. (Annonce parue en anglais, on demandait aussi de parler le français). Parler le turc n’était pas stipulé. 10 jours après avoir envoyé mon CV, je me retrouve en face de 5 personnes, qui ne me parlent qu’en turc, “English later”. Je n’ai pas eu le poste mais j’ai évité un entretien qui se termine pour cause de baragouinage.
Le jour où j’ai eu la honte de ma vie parce que je ne parlais pas le turc
- Année 2000, je travaillais dans un hôtel dans le sud de la Turquie en tant qu’animatrice. Un cinéma venait d’ouvrir et nous avions prévu avec des amies de nous y rendre. En ramenant des clients de l’aéroport, je passe devant le cinéma et vérifie les films à l’affiche. Il n’y en a qu’un, le titre est écrit en gros, facile à retenir. De retour à l’hotel, j’annonce à mes amies le film qui est projeté : "Ça s’appelle Bugun, ce doit être un film turc". Elles me rient au nez. Bugun pour ceux qui l’ignorent, ça veut dire “aujourd’hui, en ce moment” donc “à l’affiche”. Grâce à moi, on était bien avancé…
- Au boulot, 5 clients turcs débarquent, réunion importante. Un seul mot d’ordre de la part de mon Directeur, “ne déranger sous acucun prétexte”. On sonne à la porte, un homme moustachu me tend un papier sans rien me dire. Tout est écrit en turc, j’essaie de comprendre, il ne parle pas. J’essaie de lire, mais en vain. La lettre est comme un hiéroglyphe indéchiffrable. Je vois cependant un tampon du gouvernement en bas du document, ce doit être un truc vraiment important. Un huissier ? La police de l’immigration ? Un peu comme Amélie Poulain, des tas de scénarios horribles me viennent à l'esprit et je sais ce qu’il me reste à faire : Interrompre la réunion, puisque c’est une question de vie ou de mort. Je débarque dans le bureau et tend la feuille à mon patron. Il la lit et s'esclaffe devant tous nos clients. Puis il leur explique la situation et ces derniers rient en coeur. Et moi je suis là comme une plante verte à me demander ce qu’il se passe. Mon patron me tend un billet de 5 YTL et m’explique enfin. L’homme à la porte n’est autre qu’un sourd et muet qui vient faire sa quête. Et moi, je me sens comme une pauvre aveugle…
Le jour où faire croire que je ne parlais pas le turc m’a bien arrangé
- Dans une voiture mal stationnée, j’attends le chauffeur de notre société, un flic se pointe. Il me dit clairement qu’il faut vite que je déplace le véhicule. Je lui réplique en anglais Sorry, I didn’t understand ?! Le policier ne parle pas l’anglais. Il répète la même chose en turc en faisant de grands gestes et moi, l'air d'une sainte, je fais de même en anglais. Enervé il s’en va, sans pénaliser le véhicule. Je l'ai dupé, trop facile.
- Pour obtenir un RV avec un Directeur de société. Quand je parle turc aux secrétaires (au téléphone), elles font ce qu’on appelle “le passage du filtre”. Impossible de parler à mon interlocuteur. Quand je parle anglais, ça passe comme sur des roulettes, soit les secrétaires ne parlent que le turc, soit elles pensent que la personne qui appelle est quelqu’un d’important. Conclusion : Je parle au Directeur directement, même si la secrétaire n’a rien compris à mon nom.
- On appelle au boulot, un fournisseur n’a pas reçu le paiement de sa facture. Plus il s’énerve au téléphone, moins je parle le turc. Je lui fais répéter ses phrases 3 fois, je lui explique gentiment que je suis yabancı (étrangère). Il râle, je le fais encore répéter, je lui dis 5 fois anlamadım, je ne comprends pas, il maugrée puis finit par raccrocher. Je sais, c’est pas bien, mais je ne peux pas m’en empêcher...
Enfin, n'oublions pas ces petits plaisirs quotidiens : Communiquer avec les gens qui nous entourent (dans le bus, au bureau, dans les commerces, les marchés), aller au
Grand Bazar avec des amis français et puis d'un seul coup se mettre à parler en turc aux vendeurs (ils ne savent plus si vous êtes un touriste ou un local et hésitent au niveau des prix, rien qu'à voir leur tête c'est trop drôle), parler devant des clients étrangers de choses qui les concernent mais qu'ils ne doivent pas entendre (un peu comme un langage secret), refaire le monde avec le
kapıcı (le concierge) le matin ou encore écouter les conversations des
kokoş.
Et dire que j'aurais manqué tout ça si je n'avais pas appris le turc...